1. Destin, théorie de la grâce, habitus... Détermination et déterminisme : lectures diachroniques
Denis Bertrand
Abstract :
Le problème de la détermination du cours de la vie forme une longue trame dans l'histoire de la pensée philosophique occidentale, depuis l'animisme et les mythes de la « volonté divine », jusqu'aux notions d'habitus (Bourdieu) et de reproduction sociale, en passant par les présocratiques, les stoïciens, la providence chrétienne et la prédestination, les débats sur la grâce – efficace ou suffisante – et le libre arbitre à l'époque de la Réforme et de la Contre-Réforme, le déterminisme spinoziste et le « c'était écrit là-haut » de Jacques le Fataliste, le matérialisme historique de Marx et Engels et sa descendance au XXe siècle, parmi tant d'autres étapes de conceptualisation du même phénomène. Loin de toute prétention d'historiographie philosophique, le panel se propose d'interroger sémiotiquement le concept de détermination qui commence avec la grammaire de la langue (les déterminants et les opérations de détermination) et se déploie jusqu'aux confins de la pensée spéculative. On invite les intervenants à choisir dans ce vaste corpus un moment, un texte, une problématique propre à susciter une interrogation sémiotique et à articuler une réflexion diachronique au sein de la discipline.
2. Détermination et indétermination de la fonction sémiotique dans les transformations historiques, matérielles et stratégiques
Francesco Mazzucchelli et Pierluigi Cervelli
Abstract :
Ce panel se propose de réfléchir au rapport entre détermination et indétermination dans la fonction sémiotique, en se concentrant sur la tenue (la stabilité, la fragilisation ou la reconfiguration) de la relation entre expression et contenu en fonction des processus historiques, matériels et stratégiques.L'indétermination n'y est pas conçue comme une anomalie : elle apparaît au contraire comme une dimension constitutive du fonctionnement sémiotique, inscrite dans la vie interpretatif et processuelle des textes. Dans la tradition issue de Saussure et ensuite systématisée par Hjelmslev, la relation entre expression et contenu constitue un double fondement de la théorie de la signification : d'une part le principe de la biplanarité des langages, d'autre part la distinction entre fonctifs et fonction. Les fonctifs ne sont toutefois pas simples à définir. Comme le remarque Saussure, un signifiant n'est identifiable comme tel qu'à partir du signifié qu'il exprime (Saussure 1916), ce qui met déjà en question toute conception substantielle ou isolable des deux plans. Hjelmslev, pour sa part, propose une typologie des formes de présupposition (réciproques, unilatérales, libres) et s'interroge à plusieurs reprises sur la définition même des fonctifs dans les Prolegomena : « De par leur définition fonctionnelle il est impossible de soutenir qu'il soit légitime d'appeler l'une de ces grandeurs expression et l'autre contenu et non l'inverse. Elles ne sont définies que comme solidaires l'une de l'autre et ni l'une ni l'autre ne peuvent l'être plus précisément » (Hjelmslev 1943, 79). Cette solidarité ne doit cependant pas être comprise comme une détermination absolue ou atemporelle. Déjà avant Hjelmslev, Saussure aborde explicitement cette question dans une note du Cours de linguistique générale (Engler 1968), non traduite dans le CLG, consacrée au rôle du temps dans la mutabilité du signe linguistique. Saussure y observe que, dans la Gaule du IVᵉ siècle apr. J.-C., le verbe latin necare commence à être employé avec le sens de « noyer » au lieu de « tuer », comme c'était le cas dans le latin classique et encore dans le reste de l'Empire. L'Empire se fragmente ainsi linguistiquement à travers une indétermination progressive de la relation sémiotique, c'est-à-dire par la perte de la solidarité entre les plans : des masses parlantes désormais différenciées, devenues des peuples distincts, utilisent les mêmes signifiants avec des significations différentes. Il s'agit de la naissance de langues distinctes, le lien entre expression et contenu devenant arbitraire. Une transformation politique et historique se traduit alors, au niveau du système (en l'occurrence le latin), par une progressive indétermination de la fonction sémiotique, c'est-à-dire par un affaiblissement ou une perte de la présupposition réciproque qui la rendait stable. Le latin, dans un sens polygénétique, perd sa cohésion comme langue et engendre des langues distinctes. Dans la sémiotique structurale ultérieure, la relation entre expression et contenu se dynamise également au cœur des processus de traduction intersémiotique (Hjelmslev 1943, 133, mais aussi Jakobson 1963, qui réfléchit à la diachronie dans les structures autant qu'à la traduction intersémiotique), dans lesquels « à un même système de contenu peuvent correspondre des systèmes d'expression différents ». Hjelmslev réarticule ici synchronie et diachronie à travers le concept de métachronie : « La métachronie étudie les conditions de changement internes, contenues dans la structure fonctionnelle de la langue elle-même ; la diachronie étudie l'intervention des facteurs extrinsèques » (Hjelmslev, EL 138 XI). En proposant une définition logiciste de la fonction sémiotique comme solidarité entre fonctifs, Hjelmslev introduit le concept de réversibilité des deux plans, qui ajoute une dimension supplémentaire à l'indétermination (ultérieurement explorée, par exemple, par Deleuze et Guattari 1980 ainsi que par Eco 1975). Par ailleurs, si Hjelmslev semble, d'un point de vue méthodologique, privilégier la stabilité et la déterminabilité de la fonction sémiotique - « Pour répondre aux exigences de la méthode empirique, l'étude synchronique doit précéder l'étude évolutive » (Hjelmslev, EL 136) -, l'observation saussurienne montre néanmoins que la solidarité entre expression et contenu est elle-même historique et processuelle : elle peut se transformer, s'affaiblir, se rompre ou se reconfigurer, ouvrant la voie à des phénomènes de désémantisation et de resémantisation des objets sémiotiques. Loin d'être en contradiction avec Hjelmslev, cette perspective en représente le moment négatif ou critique, celui de la perte de solidarité entre les fonctifs, à l'intérieur d'un même horizon épistémologique. À cet égard, on rappellera que Greimas avait déjà souligné la nécessité de réintégrer la dimension diachronique au sein d'un cadre structural, notamment dans le paragraphe « Strates et durées » de Sémantique structural (1966). La sémiotique d'Umberto Eco (Eco 1975) radicalise ce déplacement. Expression et contenu y apparaissent d'emblée séparés ou séparables, sans référence à une solidarité forte entre les plans, même lorsque la terminologie hjelmslevienne est mobilisée. Les processus de production sémiotique sont typologisés en fonction de leur référence (réplique ou sémantisation) à des expressions et des contenus considérés séparément. On distingue ainsi le signe motivé par le contenu (ratio difficilis) et le signe motivé par l'expression (ratio facilis, réplique, hypercodage). Dans ce modèle, la fonction sémiotique elle-même apparaît instable, partiellement indéterminée ou, en tout cas, à déterminer : l'interprétation consiste à identifier le code pertinent d'un processus dont le système n'est plus donné, mais doit être sélectionné parmi plusieurs codes en coprésence, mécanisme qui fonde le concept d'encyclopédie et qui se défait définitivement de toute définition statique du code, ainsi que de toute corrélation rigide et préétablie entre expressions et contenus. Dans les cas de ratio difficilis, l'enjeu de l'interprétation réside précisément dans la construction d'un plan de l'expression auquel associer une portion d'encyclopédie, et donc un contenu encore indéterminé. L'indéterminabilité a priori de la fonction sémiotique est également au centre du modèle de l'agent double proposé par Paolo Fabbri (2001). Comme le souligne Alonso Aldama (2023), l'agent est engagé dans la captation de signaux d'alarme, situation qui implique qu'il observe tout en étant lui-même observé. Le discours stratégique désigne ici des pratiques sémiotiques orientées vers l'anticipation, la dissimulation et le risque interprétatif, dans lesquelles la relation entre expression et contenu est structurellement ambiguë et jamais auto-évidente. L'agir cognitif stratégique suppose ainsi la reconstruction d'un plan du contenu dont la nature ne peut être connue à l'avance au cours de l'interaction. Le panel accueillera des contributions consacrées aux processus de détermination et d'indétermination de la fonction sémiotique, en relation notamment avec : les transformations diachroniques dans les langues naturelles, envisagées dans les deux sens distingués par Hjelmslev (métachronie et diachronie), qu'il s'agisse de phénomènes de pidginisation, de dynamiques géohistoriques (cfr. Weinrich) ou de cas de traduction interlinguistique erronée ou conflictuelle ; es pratiques de désémantisation et de resémantisation, entendues comme des processus par lesquels la relation entre expression et contenu s'affaiblit, se reconfigure ou se déplace. À titre d'exemple, on pourra analyser la perte de fonction sémiotique d'objets destinés à devenir des déchets, ainsi que les possibilités de resémantisation offertes par les pratiques de recyclage et de réemploi ; de même, des objets sémiotiques tels que ceux de l'architecture, des espaces urbains ou des dispositifs spatiaux pourront être pris en compte, dans la mesure où la transformabilité (indétermination intensifiée ou détermination atténuée) de la relation entre expression et contenu est soumise à des temporalités hétérogènes et souvent discontinues ; les transformations des destins interprétatifs de certains textes, c'est-à-dire les déplacements, les réappropriations ou les recontextualisations qui modifient profondément leur fonctionnement sémiotique au cours du temps ; il pourra s'agir de textes dont la fonction, le régime interprétatif ou le statut sémiotique sont reconfigurés par des changements historiques, institutionnels ou médiatiques, introduisant des formes d'indétermination durable entre expression, contenu et cadre interprétatif ; l'indétermination dans les textes politiques et stratégiques, où l'ambiguïté, la polysémie contrôlée, l'allusion ou l'opacité ne constituent pas un défaut de signification, mais de véritables ressources sémiotiques ; ces textes mobilisent des pratiques interprétatives orientées vers l'anticipation, le calcul et le risque, dans lesquelles la relation entre expression et contenu demeure structurellement instable et ouverte, notamment en raison de la pluralité des destinataires, des contextes et des usages possibles ; l'ensemble des textes caractérisés par une ambiguïté interprétative et exploitant volontairement l'indétermination du rapport entre expression et contenu ; il pourra s'agir de pratiques artistiques, littéraires ou expérimentales qui suspendent, déplacent ou mettent en crise les corrélations attendues entre formes expressives et contenus, produisant des effets de sens non stabilisables, des parcours interprétatifs divergents ou des régimes de signification irréductibles à des codes préétablis. Ces différents axes permettront de réfléchir à une typologie des sémiotiques fondée sur la stabilité ou l'instabilité, sur la persistance ou sur la « possibilité de dislocation » (sgangherabilità, Eco 1979) du rapport entre expression et contenu, et d'interroger les conditions dans lesquelles l'indétermination devient une propriété structurante — et non accidentelle — des objets sémiotiques.
Bibliographie :
Alonso Aldama, J., 2023, La ténsion politique, Paris, L'Harmatan. - Deleuze, G. 1969, Logique du sens, Paris, Editions de Minuit. - Deleuze, G., Guattari, F., 1980, Mille Plateaux, Paris, Editions de Minuit - Eco, U., 1968. La struttura assente, Milano, Bompiani. - Eco, U., 1975, Trattato di semiotica generale, Milano, Bompiani. - Eco U., 1979, Lector in fabula, Milano, Bompiani. - Fabbri, P., 2001, Elogio di Babele, Roma, Meltemi. - Fontanille, J., 2004 Soma et Séma: Figures du corps, Paris, Maisonneuve & Larose. - Greimas A. J., 1966, Sémantique structurale. Recherche de méthode, Paris, Larousse. - Hjelmslev L., 1961, Prolegomena to a Theory of Language, University of Winsconsin; tr. it. 1968, I fondamenti della teoria del linguaggio, Torino, Einaudi. - Hjelmslev L., 1997, Essais linguistiques, Paris, Editions de Minuit. - Jakobson, R, 1963, Essais de linguistique général, Paris, Edition de Minuit. - Saussure, F. (de) (1916/ 1995). Cours de linguistique générale. Paris: Payot. - Saussure, F., 1968, Cours de Linguistique Générale, édition critique par Rudolph Engler, volumes 1–3. Wiesbaden : Otto Harrassowitz.
3. Détermination et indétermination du vivant
Anne Beyaert-Geslin et Camille Forthoffer
Abstract :
Si la détermination et l'indétermination s'articulent dans les discours, récits et pratiques signifiantes, ils caractérisent avant tout le vivant qui oppose aux enseignements des sciences de la nature la résistance de l'imprédictibilité. Face à une actualité où l'imprédictible devient structurel, ce panel propose d'examiner le couple indéterminé/indéterminé tel qu'il définit le vivant. Si cette articulation est commune, en quoi est-elle spécifique au vivant ? Comment faire en ce cas la part de l'imprévisible ? Comment le caractériser ? A la différence des textes et pratiques dans lesquels il se manifeste aussi, cet imprévisible doit être associé à une demande de soin, à moins qu'il n'impose de s'en prémunir. En mobilisant les notions d'interaction et d'expérience, il interroge alors notre identité de vivant et d'existant parmi les autres existants. Le panel accueille les contributions qui préciseront la spécificité de l'articulation déterminé/indéterminé ou prévisible/imprévisible lorsqu'elle concerne le vivant en s'appuyant sur différents cadres théoriques (bio-sémiotique, zoo-sémiotique, théorie de l'énonciation, sémiotique des cultures...). Ciblant plus particulièrement la part de l'imprévisible, elles observeront les interactions avec les existants (humains et non-humains, végétaux et animaux, divinités), les représentations qui permettent de s'en approcher et les discours qui le thématisent (par exemple pour rendre compte des événements climatiques). L'étude des interactions, représentations et discours pourra être située dans les cultures afin d'en saisir les variations. Cette liste n'est pas exhaustive car le panel s'ouvre aux contributions qui abordent la sémiotique de façon originale, renouvellent objets d'étude et méthodes afin de célébrer l'imprévisible en tant que puissance d'ouverture du sens et de créativité.
Bibliographie :
Ardenne, Paul, Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène, Lormont, Le Bord de l'eau, 2019. - Beyaert-Geslin, Anne, Insaisissable vivant. Une sémio-anthropologie de l'art, Presses universitaires de Limoges, 2024. - Descola, Philippe, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005 - Emmeche, Claus & Kull, Kalevi (eds.), Towards a Semiotic Biology: Life is the Action of Signs, London, Imperial College Press, 2011. - Ingold, Tim, The Perception of the Environment. Essays on Livelihood, Dwelling and Skill, London and New-York, Routledge, 2005 (2000) - Kerbrat-Orecchioni, Catherine, Nous et les autres animaux, Limoges, Lambert-Lucas, 2021. - Kohn, Eduardo, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l'humain, traduction française par Grégory Delaplace, Paris, Zones sensibles, 2021 (2013) - Uexküll, Jacob von, Milieu animal et milieu humain, traduction française par Charles Martin-Fréville, Rivages, 2010 (1934).
4. Dire l'incertain : indétermination écologique, politique et futurs possibles
Alexandre Bueno, Oriana Fulaneti et Ylan Damerose
Abstract :
Les discours contemporains sur l'écologie, le climat et la politique sont profondément structurés par des formes d'indétermination qui traversent les manières de dire et de gouverner le futur. Entre scénarios prospectifs, modélisations scientifiques, récits de crise, négationnismes écologique, politiques publiques environnementales et imaginaires sociaux, ces discours configurent des cadres d'anticipation qui tentent d'ordonner le futur par le calcul et la planification, tout en intégrant l'irruption possible de l'événement et de la rupture. Ce panel propose d'interroger, dans une perspective sémiotique et interdisciplinaire, les opérations discursives, narratives et énonciatives par lesquelles les futurs écologiques, climatiques et politiques sont configurés. Il s'agira d'analyser comment les discours politiques, institutionnels, scientifiques ou médiatiques donnent forme à l'incertitude comme une dimension constitutive du sens, en reconfigurant les conditions mêmes de l'action collective et de la décision. L'indétermination sera ainsi envisagée comme un opérateur sémiotique à part entière, structurant les régimes de prévisibilité et d'imprévisibilité à l'œuvre dans les récits du futur : promesses de maîtrise, alertes, scénarios catastrophistes, appels à l'adaptation ou à la résilience, conflits entre futurs possibles. Ces dynamiques pourront être étudiées à partir de terrains variés — tels que les discours climatiques, environnementaux, énergétiques, politiques, socio-techniques ou négationnistes écologiques— permettant d'aborder des objets et des configurations diverses. En croisant les approches de la sémiotique, de la linguistique, de l'anthropologie, de la science politique, de la sociologie et des études des sciences et des techniques, ce panel vise à ouvrir un espace de réflexion sur les manières dont les sociétés contemporaines mettent en récit l'incertain écologique et politique. L'enjeu est de comprendre comment la tension entre détermination et indétermination reconfigure les formes de narrativité, les dispositifs de gouvernance du futur et, plus largement, les formes de vie à l'épreuve des crises politiques et environnementales. Axes de contribution (indicatifs) : Scénarios, prospective, modélisation et visualisation des futurs écologiques, climatiques et politiques Discours politiques de la crise, de la décision et de la gouvernance de l'incertain Narrativité du futur : promesses, alertes, catastrophes, utopies et dystopies écologiques Énergie, climat, écologie et politique comme analyseurs des régimes de détermination et d'indétermination Affects, expériences sensibles et imaginaires sociaux face à l'imprévisible écologique et politique Prévisibilité, imprévisibilité et conflictualité dans les discours écologiques contemporains et dans les discours politiques qui, directe ou indirectement, affectent l'écologie
5. Identités en jeu : régimes d'(in)détermination dans les mondes et pratiques numériques
Enzo D'Armenio, Ludovic Chatenet et Angelo Di Caterino
Abstract :
Ce panel propose d'interroger les processus et formes d'(in)détermination des identités au sein des espaces numériques contemporains, en particulier dans les pratiques médiées par les réseaux sociaux et les médias « interactifs » (jeux vidéo solo et multijoueur, réalité virtuelle). Dans les « mondes numériques » (Châtenet et Giuliana 2024), les usagers projettent des corps et des identités qui sont présentés aux autres usagers en accord à des interactions techno-sémiotiques spécifiques. Chaque dispositif ou espace numérique implique une forme propre d'énonciation, à travers des opérations de formatages et de mise en relation capables de produire des interactions singulières et une mémoire commune (Fluckiger 2006, Cardon et Delaunay 2006). Dans ce cadre, les SIC ont montré que ces dispositifs engendrent des identités numériques fluides et instables, qui résultent d'une construction sémiotique associant un corps numérique, un nom/pseudonyme, des descriptions et des signes, introduisant des problématiques relatives à la multi-identité (Cardon 2019, Georges 2009) où un individu réel peut assumer plusieurs identités virtuelles et une identité virtuelle peut être endossée par plusieurs individus réels. Cette dynamicité semble remettre en question les théories herméneutiques et sociologiques classiques : si l'identité est certainement aussi le fruit de narrations (Ricoeur 1990, Floch 1995), la multiplication des supports sémiotiques et des acteurs algorithmiques rend plus complexe ses modalités. De ce point de vue, les jeux vidéo, la réalité virtuelle, ainsi que les réseaux sociaux, ouvrent à des dynamiques d'animation partielle d'entités fragmentées (Silvio 2010), de brouillage et camouflage (Fabbri 2011), de prévisualisations de changements corporels suite à l'application de filtres numériques (Eugeni 2024) que nous souhaitons discuter comme des régimes d'(in)détermination. De plus, dans les jeux vidéo et les expériences en réalité virtuelle, l'identité n'est plus seulement une question d'un récit du soi ou de la simple identification entre un sujet et un personnage-avatar : il s'agit plutôt d'une gestion expérientielle fluctuante (play/gameplay), qui déclenche des moments d'immersion dans l'action, mais aussi de rupture et de distanciation interprétative, idéologique et valorielle avec le monde et les entités numériques (D'Armenio 2025). Ce panel vise à explorer les mécanismes et la portée des opérations de gestion et d'auto-observation identitaire sous-jacentes aux pratiques numériques. Nous sollicitons une attention particulière: Aux configurations et stratégies d'(in)détermination des identités en lignes (Web, réseaux sociaux, applications) A l'(in)détermination des parcours de sens et de l'identité des joueurs dans les pratiques vidéoludiques, ainsi que leur implication dans les dimensions ludiques, pédagogiques et thérapeutiques.
6. Indétermination et latence du sens : hasard et maîtrise dans les expériences sensorielles et artistiques
Alessandro Zinna et Ralitza Bonéva
Abstract :
Ce panel se propose d'étudier les formes d'indétermination selon la dialectique du sens patent et du sens latent qui travaille toute énonciation d'une œuvre. Entre ces formes d'indétermination il y a les significations latentes d'un texte verbal ou iconique. Si la quête du sens verbal latent se manifeste d'habitude par la recomposition du signifiant – par exemple dans l'étude des anagrammes proposée par F. de Saussure (cf. Starobinski 1971) –, nous pouvons le retrouver également dans les compositions artistiques par la réorganisation et la relecture des formants plastiques (Zinna 2014). Dans les deux cas, la découverte ou l'attribution du sens latent comporte une réorganisation du signifiant pour en faire ressortir les significations qui n'apparaissent pas dans l'organisation patente. D'autre part, dans « La perspective comme forme symbolique » (Panofsky 1976) ou dans l'étude des anamorphoses (Baltrušaitis 1955) on peut retrouver autant de techniques d'énonciation du sens latent par la reconstruction ou la déformation de la perspective. De fait, ce conflit entre sens patent et sens latent d'une œuvre se situe dans l'énonciation assumée du premier par rapport à une énonciation non assumée du second : le sujet d'énonciation prend la responsabilité du sens patent mais le plus souvent n'assume pas la responsabilité du sens latent ou comme dans la peinture par jets de couleurs (cf. Pollock), c'est le peintre qui produit l'œuvre, mais c'est le hasard qui assume la responsabilité énonciative de la forme plastique résultante. L'assomption de ces formes latentes du sens est laissée ainsi à la reconstruction du lecteur ou du spectateur. En général, il s'agit de repenser les formes d'indétermination qui sont propres de l'Opera aperta (Eco 1962). Enfin, dans le cas de la dérivation d'une image par une autre, la comparaison des textes et des images de départ avec les textes et les images d'arrivée, peuvent nous donner des informations sur le sens latent que l'on veut promouvoir par l'œuvre.
7. L'hybridité des genres, entre détermination et indétermination
Driss Ablali et Sémir Badir
Abstract :
Les genres, dans leur emploi savant, sont des catégories qui ont pour effet d'unifier les objets qu'ils subsument tout en les tenant à distance les uns des autres. La catégorisation générique a d'abord visé les œuvres écrites, à la suite de quoi un grand nombre d'œuvres artistiques et culturelles, parmi lesquelles les tableaux, les œuvres musicales, les films ou les albums de bande dessinée, ont également été regroupés en différents genres. À l'ère du Web 2.0, la catégorisation générique irrigue les discours sociaux, structurant et orientant tant les objets médiatiques — jeux vidéo, images fixes, séquences vidéo, etc. — que les pratiques et faits de société qu'ils diffusent, en façonnant la manière dont ils sont perçus. L'effet d'unification d'un genre est justifié par des analyses de type sémiotique, qui font état de propriétés formelles communes aux objets catégorisés ou d'effets de signification convergents. On dira en ce sens qu'un genre est déterminé. Mais un genre est aussi déterminant par-delà l'effet premier d'unification d'objets. Il polarise des normes qui s'exercent sur les actes de production de ces objets comme sur les instances à qui ils sont destinés. Le statut du genre n'est donc pas seulement descriptif mais il reçoit, d'abord par le fait de sa dénomination, une charge prescriptive, gouvernant les pratiques discursives et structurant culturellement et socialement les possibles interprétatifs au-delà de la simple unité textuelle. Il nourrit ainsi des appropriations par lesquelles un sujet (désormais fortement et multiplement médiatisé par ses profils, ses avatars et autres incarnations numériques) se forge une identité et trouve sa place dans une communauté, réelle ou virtuelle, étant entendu que chaque appropriation peut donner lieu à une forme d'identification sociale distincte. Quelle place faut-il réserver, dans ce cadre, à l'hybridité ? Telle est la question générale que l'on entend poser dans ce panel. En partant du principe que l'hybridité ne forme pas automatiquement une catégorie sémiotique, il reste à comprendre si l'hybridité se manifeste surtout dans des objets situés à mi-chemin entre des genres bien établis, ou si elle caractérise des genres constitutifs de positions intermédiaires sur un continuum générique, ou encore si ces deux hypothèses sont corrélatives l'une à l'autre. Dans le premier cas de figure, les questions que suscite l'hybridité porte sur les effets : les œuvres hybrides sont-elles soumises au même effet d'unification que celles qui sont catégorisées selon un genre unique ou font-elles événement en guise d'œuvres moins génériquement déterminables ? Dans le cas de genres eux-mêmes hybrides, les questions visent leur statut théorique et leur pérennité sociale : les genres hybrides sont-ils moins déterminés et donc moins porteurs d'effets que les genres « purs », ou bien modifient-ils la dynamique même de la catégorisation en brouillant continûment les frontières et les régimes de sens ? Dans un contexte médiatique où l'hybridité générique est de plus en plus visible (à travers des mèmes, des blogs et vlogs personnels, des posts sur LinkedIn mêlant anecdote personnelle et message professionnel, des carrousels sur Instagram, parmi bien d'autres envisageables), quelle place lui accorder à la lumière de l'opposition catégorie vs continuum ? Faut-il concevoir l'hybridité comme un simple glissement entre catégories génériques fixes, ou bien comme une dynamique continue qui redéfinit les frontières et les régimes de sens des genres ? Quelles répercussions ce déplacement a-t-il sur la fonction catégorisante et unificatrice des genres — et, plus largement, sur les logiques d'appropriation et d'identification à des communautés discursives ? Pensons par exemple, à ce sujet, aux fanfictions, lesquelles offrent des possibilités d'anonymisation et d'écriture collective paraissant déjouer la relation d'auctorialité instaurée, dans les genres narratifs plus traditionnels, entre les œuvres et les écrivains. Enfin, dès lors qu'on considère que l'hybridité déforce la détermination générique, peut-on envisager qu'elle conduise à l'indétermination d'une œuvre face à d'autres plus aisément déterminables, de sorte que celle-ci soit dite « hors-genre » ? Avec quelle retombée pour une conception sémiotique de la catégorisation générique ? Ce panel accueille des propositions sur l'hybridité générique, envisagée comme mode de détermination ou tendance à l'indétermination (selon l'une ou l'autre des approches proposées dans l'argumentaire du congrès). Tout objet artistique, culturel ou socionumérique peut constituer un cas d'étude, à condition que son analyse éclaire une réflexion théorique générale sur les genres et mobilise des concepts sémiotiques (au sens large).
Bibliographie:
Ablali Driss (2017), « Quelques pistes théoriques et descriptives pour (dé)masquer les genres », Les masques du discours, D. Ablali & D. Oztin Passerat (éds), Istanbul, Anka Matbaa, p. 165-182. Altman Rick (1999), Film/Genre, Londres, BFI. Badir Sémir (2017), « Enjeux de la notion de genre en sémiotique », Semiotica, 219, p. 417-434. Bakhtine Michaël (1984), « Les genres du discours », Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard, p. 265-308. Baroni Raphaël & Macé Marielle éds. (2007), Le savoir des genres, La Licorne, 79, Rennes, PUR. Barthes Roland (2015), La préparation du Roman, Paris, Seuil. Charaudeau Patrick (2001), « Visées discursives, genres situationnels et construction textuelle », M. Ballabriga (dir.), Analyse des discours.Types et genres ; communication et interprétation, Toulouse, Éditions universitaires du Sud, p. 45-73. Colas-Blaise Marion (2015), « L'interprétation au risque du genre », D. Ablali, A. Bouhouhou & O. Tebbaa (dirs), Les genres textuels, une question d'interprétation ?, Limoges, Lambert Lucas, p. 125-134. Couégnas Nicolas (2013), « Sémiotique textuelle du genre. La généricité des albums d'enfance », Pratiques, 157-158, p. 91-104. Couégnas Nicolas & Famy Aurore (2015), « L'interprétation générique, ou Comment le genre pèse sur l'œuvre », D. Ablali, S. Badir & D. Ducard (éds), En tous genres. Normes, textes, médiations, Louvain-la-Neuve, Academia, p. 175-189. Derrida Jacques (1986), « La loi du genre », Parages, Paris, Galilée, p. 249-287. Genette Gérard (2012), Des genres et des œuvres, Paris, Seuil. Greimas Algirads Julien (1983), « La soupe au pistou ou la construction d'un objet de valeur », Du sens II : essais sémiotiques, Paris, Seuil, p. 157-169. Jeandillou Jean-François (2008), Effets de texte, Limoges, Lambert-Lucas. Jost François (1997), « La promesse des genres », Réseaux, 81, p. 11-31. Latour Bruno (2012), Enquête sur les modes d'existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, La Découverte. Laurent François (2015), « Des Prescriptions génériques et médiatiques au style médiéval », Les Genres textuels, une question d'interprétation ?, D. Ablali, A. Bouhouhou & O. Tebbaa (éds), Limoges, Lambert Lucas, p. 113-124. Maingueneau Dominique (2007), « Genres de discours et mode de généricité », Le français aujourd'hui, 159, Les genres : corpus, usages pratiques, p. 29-35. Moine Raphaëlle (2009), « Film, genre et interprétation », Le français aujourd'hui, 165, p.9-16. Périneau Sylvie (2013), Les formes brèves audiovisuelles. Des interludes aux productions web, Paris, CNRS Éditions. Ponzo Jenny & Solís Zeped María Luisa (dir.) (2025), Ripensare i generi : dal testo alla cultura, Versus, 41-2. Rastier François (2001), Arts et sciences du texte, Paris, PUF. Rastier François (2001a), « Éléments de théorie des genres », Texto !, [en ligne : http://www.revue-texto.net/Inedits/Rastier/Rastier_ Elements.html]. Ricœur Paul (1984), Temps et récit, t. II : La configuration dans le récit de fiction, Paris, Seuil. Schaeffer Jean-Marie (1986), « Du texte au genre », Théorie des genres, G. Genette & T. Todorov (éd.), Paris, Seuil, p. 179-205.
8. L'hyper-détermination et ses effets collatéraux
Francesco Galofaro et Jenny Ponzo
Abstract :
Selon Umberto Eco (1976:134-135), l'énonciateur peut se retrouver dans une situation d'extra-codage : celle où le code est absent ou inconnu. Dans le premier cas (absence ou pauvreté de code), l'énonciateur entreprend un travail de production de signes qui passe de codes inexistants à des codes potentiels (hypocodage). Dans le second cas, il tente de déduire, en partant des circonstances, des conventions plus larges, en passant de celles-ci à des sous-codes plus analytiques. Le premier cas suppose une indétermination du code ; Le second cas est la surdétermination. Le lien entre les cas est donné par le travail de production de signes requis à l'énonciateur, souvent de nature créative. La grammaticalisation – comprise, dans le sillage de Lotman (1999), comme un aspect de l'auto-description des cultures permettant de codifier et de formuler des normes – est une capacité qui constitue un important facteur de développement. Cependant, cette capacité peut aussi être exercée de manière excessive : dans ces cas, les cultures sont intéressées par des phénomènes d'hyper-détermination des normes et des pratiques, qui finissent par inhiber leur dynamisme et croissance. Selon une étude classique de Tambiah (1981) sur le rituel, il existe une cyclicité dans le développement des cultures, de sorte que des phases de changement caractérisées par une ouverture à l'innovation – et par conséquent par un élan de détermination créative de nouveaux codes – sont suivies de phases de cristallisation progressive, qui conduisent à une situation de stase et donc de décadence. Si on adopte l'idée de cyclicité, on peut interpréter l'hyper-détermination comme l'un des facteurs qui indiquent le vieillissement d'une culture, ou du moins son glissement vers une stagnation qui rend difficile l'expression et la croissance de ses ressources créatives. Exemples d'hyper-détermination: ● Dans les systèmes juridiques où la norme est trop détaillée ; ● Dans les sociétés où la praxis, dans les différents milieux de la vie communautaire, est étouffée par la bureaucratie ; ● Dans les cultures où l'expression artistique, pour être reconnue, doit nécessairement respecter certains codes esthétiques, moraux, ou réligieux ; ● Dans les sciences, lorsque l'innovation théorique et méthodologique souffre d'un codage excessif ; ● En philosophie, lorsqu'on arrive à la formulation d'une orthodoxie « scolastique » (Deleuze 1977). Lorsque ces situations et des situations similaires se produisent, elles déclenchent des « tactiques » (De Certeau 1980) qui tendent à renverser l'équilibre des forces : elles peuvent, par exemple, conduire à des « explosions » (Lotman 2004), c'est-à-dire des réactions révolutionnaires, ou, moins radicalement, à des formes alternatives d'expression ou de pratiques, qui contournent la norme de diverses manières, constituant ainsi des conséquences « collatérales », qui contrecarrent l'effort excessif de codification, standardisation et contrôle. Ce panel accueille favorablement les interventions contribuant à la réflexion sur l'hyper-détermination et ses conséquences dans divers domaines et perspectives, notamment : la sémiotique du droit, des religions, de l'art, ainsi que des réflexions métathéoriques sur la codification des concepts à la base de la méthodologie sémiotique elle-même.
Bibliographie :
De Cérteau, Michel. 1980. L'invention du quotidien, Paris : Union générale d'éditions. Deleuze, Gilles. 1977. Dialogues avec Claire Parnet, Paris : Flammarion. Eco, Umberto. 1976. A Theory of Semiotics, Bloomington and London: Indiana University Press. Lotman, Youri. 1999. La Sémiosphère, Limoges : Presses universitaires de Limoges. Lotman, Youri. 2004. L'Explosion et la culture, Limoges : Presses universitaires de Limoges. Tambiah, Stanley J. (1981) A Performative Approach to Ritual. London : British Academy.
9. L'indétermination dans le domaine des intelligences artificielles (IA)
Maria Giulia Dondero et Marion Colas-Blaise
Abstract :
L'indétermination dans le domaine des intelligences artificielles (IA) Marion Colas-Blaise et Maria Giulia Dondero (coord.) L'argumentaire le suggère : les discours et les pratiques de l'intelligence artificielle sont souvent dits constituer des « modèles contemporains de la détermination ». Et s'il n'en allait pas toujours ainsi ? Si ce propos demandait à être nuancé ? C'est vrai que les outputs se précisent et se façonnent de proche en proche, au fur et à mesure que les calculs s'exercent et que les calculs de probabilités se déploient. Mais l'indétermination, plus ou moins résiduelle, demeure : elle n'est pas une fatalité, mais une chance qui permet aux modèles algorithmiques de dépasser le stade du déterminisme au sens strict et d'activer un réel potentiel de créativité, de produire du nouveau, de surprendre l'usager, voire le programmeur. Plus que jamais, nous sommes mis au défi de montrer que les IA, en particulier génératives, permettent à l'humain de se dire autrement, en contrant les dangers de l'imprévisible, mais aussi en en épousant la dynamique. Quelle est alors la part prise par l'indétermination dans des processus algorithmiques considérés très souvent comme entièrement programmables ? Sont concernés plus particulièrement les Large Language Models (LLMs) tels que ChatGPT 4 et 5 que les logiciels génératifs texte-à-image et image-à-texte de type Midjourney ou DALL·E. Si donc indétermination il y a, comment la définir avec précision ? L'indétermination demande à être distinguée de la contingence, qui paraît proche (D'Armenio, Rosso, Voto 2025). Par ailleurs, quel est le lien avec l'aléatoire, qui a donné lieu à beaucoup de recherches dans le domaine du computationnel (Colas-Blaise 2025a, 2025b ; Dondero, 2025, 2026) ou avec l'indécidabilité étudiée par Gödel et Turing (Gödel 1931 ; Turing 1937) ? Enfin, quels sont les enjeux liés au couplage « indétermination + virtuel » (Deleuze 1968) ? Ensuite, adoptant le point de vue des processus engagés, on peut rendre compte d'une gradation vers la sous-détermination (Duhem 1906 ; Quine 1960) qui restitue un ensemble de possibles, dont certains seulement sont conduits au stade de la réalisation, la sélection pouvant être biaisée et la surparamétrisation de l'IA pouvant créer une impression de non-transparence préjudiciable à la production du sens. Quels sont les effets produits ? L'indétermination provoque-t-elle une sous- ou (dés)organisation interne ? Celle-ci est-elle due, également, à la pression exercée par des facteurs externes ? En d'autres termes, l'organisation, du fait de l'injection d'une dose d'indétermination ou de sous-détermination, est-elle auto- ou hétéro-dirigée ? Cela revient à déterminer également les lieux et modes d'apparition de l'indétermination qui, selon certains, est inhérente au calcul, au code (Fazi 2011, 2019, 2024, 2025 ; Beer & Fazi 2021) et, pour d'autres, survient pendant les processus, de manière plus ou moins stochastique (Marenko 2025, Munster 2025). Enfin, de quel ordre sont les interactions avec l'environnement (computationnel, mais aussi social, culturel et politique) ? Toujours à propos de la dynamique, au-delà de la composition statique : en quoi l'indétermination configure-t-elle les outputs ? Si l'on accepte l'idée que les outputs sont non seulement imprévisibles, mais encore provisoires, en raison d'un principe de variation intrinsèque, et intenses (visibilité et originalité maximales), l'indétermination, qu'elle soit inhérente au code, au calcul (Fazi), ou qu'elle survienne de manière plus ou moins aléatoire (Marenko, Munster), paraît dotée d'une puissance de création. A quoi l'indétermination est-elle due ? A une intervention du programmeur-énonciateur ? Comment est-elle reçue par l'usager ? L'indétermination est-elle perçue par l'usager comme une perturbation à l'origine soit de déviances considérées comme dénuées de sens — aussi parce qu'elles défient son entendement —, soit d'événements de sens, grâce, notamment, à l'émergence de nouvelles connexions et configurations, imprévues, entre éléments ? Le pouvoir de l'indétermination peut ainsi être évalué en fonction des capacités énonciatives d'agents machiniques (distributivité agentielle), d'un côté, de l'humain usager de l'autre, qui peut mettre au compte de l'indétermination ce qui échappe à sa compréhension, mais aussi être sensible à la puissance novatrice de la bifurcation, de la non-linéarité, etc. Plus largement, en quoi l'indétermination est-elle inhérente au processus de l'énonciation comme tel, en conduisant des virtualités au stade de l'actualisation et de la réalisation (Fontanille 2003 [1999]), « finie », « déterminée » ? Enfin, d'un point de vue plus linguistico-anthropologique, en quoi infléchit-elle l'énonciation comme acte, pour un humain, de se dire face au monde et d'interagir avec lui à travers la machine ? Ainsi posées, ces questions concernent la manière dont l'indétermination agit sur l'autonomie ou l'absence d'autonomie des modèles algorithmiques, sur la possibilité d'une autopoiesis (Bianchini 2023 ; Munster 2025 ; Varela et al. 1974), sur les modalités d'une différenciation incessante (Deleuze 1968), sur la puissance de création mais aussi sur les risques d'effondrement du sens encourus. Les communications pourront se rattacher aux axes suivants : - pour être définie avec plus de précision, la notion d'indétermination computationnelle pourra être rapprochée de celle d'indécidabilité (Gödel, Turing) et d'aléatoire. Elle pourra être distinguée de la contingence, mais aussi connaître des degrés, au profit de la sous-détermination au sens technique du terme, comme produisant un ensemble de possibles. Elle gagnera à être revue à la lumière des couples « déterminisme vs non-déterminisme » et « finalité vs non-finalité ». Elle pourra être abordée sous l'angle du procès aspectualisé(Greimas & Courtés 1979 ; « complet vs incomplet » ; « provisoire vs stabilisé »). Elle pourra être articulée avec les notions de vague, de puissance et de virtuel (Deleuze 1968), avant toute actualisation et réalisation (Fontanille 2003 [1999]), et elle pourra être rapprochée de l'incertitude (Marenko 2025) ; - le phénomène de l'indétermination, évalué positivement ou négativement, pourra être réexaminé à la lumière de l'organisation des modèles algorithmiques interne, auto- ou hétéro-dirigée, et donc du programme et de la programmation, bien étudiés en sémiotique, et de la déviance par rapport à eux ; - du point de vue énonciatif, on pourra montrer que l'indétermination comme (dés)organisation interne peut être voulue par l'énonciateur humain qui intervient activement ou résulter d'une distribution agentielle mécanique ; - du point de vue énonciatif, toujours, on pourra se demander en quoi l'énonciation comme processus impliquant le passage de virtualités au stade de l'actualisation et de la réalisation comporte une dose initiale d'indétermination, de manque qui sert de moteur. La notion d'indétermination pourra inspirer une réflexion sémio-anthropologique sur le langage de la machine et sur celui de l'humain interagissant avec la machine ; - l'attention pourra se porter sur la manière dont l'indétermination affecte les relations avec l'environnementcomputationnel, mais aussi sociétal ou culturel. Notamment, en quoi le « milieu associé » selon Simondon (1958), où s'éprouvent différentes manières d'être avec l'objet technique, est-il reconfiguré ? En quoi l'indétermination infléchit-elle les pratiques de stockage et d'archivage (D'Armenio, Deliège, Dondero 2024), de conservation et de transmission des contenus ? - L'indétermination pourra être considérée comme un facteur décisif à la base de l'évolution des systèmes, du phénomène de l'émergence et de la génération d'outputs non prévus. On pourra montrer en quoi, quand elle est liée au virtuel, elle facilite la créativité computationnelle selon des modalités et des outputs à déterminer. À côté des développements théoriques, les expérimentations sont vivement souhaitées.
Bibliographie :
Basso Fossali, Pierluigi, Colas-Blaise, Marion & Thiburce, Julien (dirs) (2020), « Modes, modalités et modalisations », Signata, Annales des sémiotiques, 13. Beer, David Gareth & Fazi, Beatrice, (2021), « Explorations in the indeterminacy of computation: An interview with M. Beatrice Fazi », Theory, Culture and Society 38, 7-8, 289-308. Bianchini, Francesco (2023), « Autopoiesis of the artificial: from systems to cognition », BioSystems, 230. Colas-Blaise, Marion (2025a), « La machine crée, mais énonce-t-elle? Le computationnel et le digital mis en débat », Semiotica, 262, 147-187 ; DOI:10.1515/sem-2024-0188 Colas-Blaise, Marion (2025b), « L'IA au risque de la sémiotique. Générativité computationnelle et espaces pluriels »,Signata. Annales des sémiotiques, 16 ; https://doi.org/10.4000/14rhq. D'Armenio, Enzo, Deliège, Adrien & Dondero, Maria Giulia (2024), « Semiotics of Machinic Co-Enunciation. About Generative Models (Midjourney and DALL·E) », Signata 15. https://doi.org/10.4000/127x4. D'Armenio, Enzo, Rosso, Aluminé & Voto, Cristina (dirs) (2025), « Sémiotique de l'espace à l'ère de la logique computationnelle et des pratiques numériques », Signata. Annales des sémiotiques, 16. Deleuze, Gilles (1968), Différence et répétition, Paris, PUF. Duhem, Pierre (1906), La Théorie physique. Son objet – sa structure, Paris, Chevalier & Rivière. Dondero, Maria Giulia, (2025), « Enunciative Praxis and Enregisterment in the Domain of Generative Artificial Intelligence », Semiotic Review 12. https://doi.org/10.71743/bwf80g96 Dondero, Maria Giulia, (2026), « Compositional rhetoric and stylistic stereotypy in AI-generated images », Signata 17, en préparation. Fazi, M. Beatrice (2011), « Soft Computing; Forms and Limits in Computational Aesthetics », ISEQ The 17thInternational Symposium on Electronic Art, 14-21, Istanbul, September; https://isea2011.sabanciuniv.edu/paper/soft-computing-forms-and-limits-computational-aesthetics. Fazi, M. Beatrice (2019), « Digital Aesthetics: The Discrete and the Continuous », Theory, Culture & Society, 36, 1; https://doi.org/10.1177/0263276418770243. Fazi, M. Beatrice (2024), « Machines that Create: Contingent Computation and Generative AI », Media Theory, 8 (2), 1-12. Fazi, M. Beatrice, Galloway, Alexander R., Handelman, Matthew & Weatherby, Leif (2025), Digital Theory, University of Minnesota Press. Fontanille, Jacques (2003 [1999]), Sémiotique du discours, Limoges, Pulim. Gödel, Kurt (1931), « Über formal unentscheidbare Sätze der Principia Mathematica und verwandter Systeme », I. Monatshefte für Mathematik und Physik, 38, 173-198 Greimas, Algirdas J. & Courtés, Joseph (1979), Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, t. 1, Paris, Hachette. Greimas, Algirdas J. & Fontanille, Jacques (1991) Sémiotique des passions. Des états de choses aux états d'âme, Paris, Seuil. Marenko, Betti (2015a), « Digital Materiality, Morphogenesis and the Intelligence of the Technological Object », inMarenko & Brasset (Eds), Deleuze and Design, Edinburgh, Edinburgh University Press, 107-138. Marenko, Betti (2015b), « When Making becomes Divination: Uncertainty and Contingency in Computational Glitch-events» , Design Studies, 41, A, 110-125; https://doi.org/10.1016/j.destud.2015.08.004. Marenko, Betti (2025), The Power of Maybes. Machines, Uncertainty and Design Futures, Bloomsbury. Munster, Anne (2025), DeepAesthetics, Duke University Press. Quine, Willard V. O. (1960), Word and Object, MIT Press. Simondon, Gilbert (1958) Du mode d'existence des objets techniques, Paris, Aubier. Turing, Alan M. (1937), « On computable numbers with an application to the Enscheidungsproblem », London Math. Soc. ser., 2 43, 544–546. Varela, Francesco G, Maturana, Humberto R. & Uribe, Ricardo (1974), « Autopoiesis: The Organization of Living Systems, Its Characterization and a Model », BioSystems 5, 187-196. Envoi des propositions de communication (1800 signes avec des références bibliographiques) aux adresses email suivantes : marion.colas@uni.lu mariagiulia.dondero@uliege.be
10. La logique symbolique comme système métasémiotique : du point de vue de la détermination du sens à celui de sa traduction
Mattéo Raimbault
Abstract :
Nous souhaiterions proposer au congrès un panel dont la sous-thématique porterait sur les questions de la traduction des langages logiques formels vers d’autres systèmes sémiotiques du point de vue d’une sémiotique de la logique. Il est su que les modalités sémiotiques /pouvoir/ et /devoir/, ainsi que les notions d’actualisation, de réalisation ou de virtualisation constituent des ponts entre le logique et le sémiotique. Aussi, on notera que des modèles comme celui du parcours génératif (Greimas et Courtés 1979) sont à la recherche de règles abstraites de la signification. De même, que le projet sémiologique saussurien fonde le signe sur une règle d’interdépendance entre ses deux faces et que la théorie greimassienne fait une place importante à un principe d’opposition et de contradiction entre unités de sens. Du côté peircien, la question des différents modes de détermination du signe (Peirce 1903) est centrale. Tous ces concepts (interdépendance, contradiction, détermination et modalité) ont comme particularité qu’ils sont centraux aussi bien en logique moderne qu’en sémiotique. Si les croisements de ces thématiques que nous rappelons ici ont déjà fait l’objet de nombreux travaux, tout un pan en reste toutefois à explorer davantage : en effet, on peut considérer que chaque prise en charge sémiotique d’une catégorie logique constitue une opération de traduction d’un système à un autre, et non uniquement de manifestation ou de mise en discours. Les concepts logiques ont d’autant plus besoin d’instanciations qui leur « donne corps », qu’ils dénotent essentiellement des relations possibles entre objets davantage que des objets en eux-mêmes. Partir du principe que le niveau logique n’est pas uniquement un système présémiotique de fondements abstraits dont le seul but est de déterminer le « vrai » langage mais un langage en soi, c’est considérer la règle logique elle-même dans son expression symbolique et formelle comme un texte qui peut en déterminer d’autres. Sous cet angle, par exemple, les catégories de la possibilité et de la nécessité ne sont pas uniquement des principes fondamentaux qui participent à la génération du sens, mais également, une partie des unités qui constituent un système sémiotique propre. Aussi, avec l’angle théorique de la traduction, on se distinguera nettement des approches strictement logico-mathématiques ou philosophiques, qui traitent (souvent) la question logique sous les angles de son fonctionnement interne pour le premier, et de son application en vue de la compréhension des mécanismes de l’argumentation pour le second. En ce qui concerne l’énonciation de la possibilité et de la nécessité, les travaux en logique philosophique (notamment en logique modale ; [Kripke 1963, 1980]) se sont beaucoup focalisés sur le linguistique : un approfondissement des réflexions sémiotiques sur les différents modes de traduction des jugements de possibilité et de nécessité serait également intéressant à produire dans le cadre de cette thématique. De plus, la capacité du langage que constituent les logiques formelles de modéliser d’autres systèmes sémiotiques en fait un type de langage méta-sémiotique par essence. Enfin, on peut noter que les systèmes logiques non-classiques, telles que la logique floue ou « fuzzy logic », ou encore la logique temporelle (Allen et Ferguson 1994) , sont autant de systèmes qui modélisent différemment tous les autres langages qu’ils peuvent décrire, et les types de sémiotisation du monde qu’ils provoquent seraient particulièrement pertinents à décrire dans le cadre de ce panel. Ce panel pourrait donc regrouper les contributions qui s’intéresseraient - à la logique formelle comme système sémiotique singulier ; - à la question de la traduction du langage logique dans le discours « informel » - à la traduction de la possibilité et de la nécessité ; - au statut sémiotique de la règle, de la potentialité et de la détermination ; - aux relations entre modalités logiques et modalités sémiotiques (voir Badir 2022) ; - aux apports et aux approfondissement possibles des modèles formels du sens.
Bibliographie :
Allen, J. F., & Ferguson, G. (1994). Actions and events in interval temporal logic. University of Rochester. Badir, S. (2020). La typologie sémiotique des modalités. Une mise au point. Semiotica, 234, 79–101. https://doi.org/10.1515/sem-2018-0123 Greimas, A. J. (1983). Du sens II : Essais sémiotiques. Paris, France : Seuil. Greimas, A. J., & Courtés, J. (1979). Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage. Paris, France : Hachette. Peirce, C. S. (1903). Logic as semiotic: The theory of signs. In Collected Papers of Charles Sanders Peirce (Vol. 2). Cambridge, MA: Harvard University Press. Kripke, S. A. (1963). Semantical considerations on modal logic. Acta Philosophica Fennica, 16, 83–94. (1980). Naming and necessity. Cambridge, MA: Harvard University Press. Saussure, F. de (1916). Cours de linguistique générale. Paris, France : Payot. Le saut et le sursaut : l'indétermination du sens entre physique et sémiotique
11. Négocier l'imprévisible : stratégies, tactiques et horizons de sens
Marika Nesi Lammardo et Hélène Levasseur
Abstract :
Négocier l'imprévisible : stratégies, tactiques et horizons de sens Ce panel propose d'interroger la manière dont les systèmes sociaux organisent l'indétermination comme une dimension structurante de l'ouverture de sens. L'objectif est de comprendre comment un système autodéfini (Lotman 1992) et autoréférentiel (Luhmann 1984) traite la complexité environnementale, afin de convertir l'imprévisible en ressource opératoire pour le système lui-même. Ce principe d'ouverture par la clôture (Wolfe 2010) permet d'envisager l'inattendu comme une composante du possible, étendant la complexité accessible au système. En reprenant la distinction proposée par M. de Certeau (1980) entre stratégie et tactique, il s'agit notamment d'explorer la manière dont les lieux de pouvoir normatifs (institutions, organisations, etc.) se reconfigurent selon leurs rapports avec des pratiques qui en bricolent les éléments pour réorienter le cadre d'action. La théorie des systèmes sociaux (Luhmann 1984) éclaire la manière dont l'incertitude est traitée par l'observation, la sélection et la structuration des attentes. Celles-ci déterminent la manière d'encadrer une situation, en dressant des horizons de sens susceptibles de convertir le danger environnemental en risque interne (Luhmann 1991). À ce titre, l'événement est conçu comme une différence qui se produit par rapport à ces horizons, actualisant certaines valeurs. La sémiotique de la culture (Lotman 1984) envisage un changement nourri par le risque, interrogeant le rapport entre la norme et l'innovation. Le système y est envisagé comme un espace structuré par des frontières et par des zones de traduction, où l'explosion reconfigure les cadres du sens établis (Lotman 1992). Sous cet angle, les régimes d'interaction (Landowski 2005) permettent de concevoir ces dynamiques en termes de régulation et d'ajustement, au regard d'un espace où le possible oscille entre détermination implicative et indétermination concessive (Zilberberg 2006). Ces enjeux émergent, par exemple, dans la communication du risque urbain, où des discours programmateurs, procéduraux ou programmatiques, encadrent l'action en situation d'urgence. Dans ce contexte, la norme se combine avec des marges d'ajustement qui anticipent et qui organisent les conditions de prise en charge de l'action (Basso Fossali, Thiburce 2021). Cette dynamique se manifeste également dans les modèles contemporains de télétravail, qui articulent des stratégies organisationnelles, fixant des normes se déployant de façon progressive, à des tactiques locales, qui en infléchissent la cohérence par une gestion intermittente de l'incertain. Ces formes d'ajustement n'invalident pas la norme mais déterminent un espace où le rapport entre le système et l'environnement est négocié au fil de l'action (Nesi Lammardo 2026). Dans le champ de bataille, enfin, cette logique survient dans des configurations qui coordonnent des stratégies visant à maîtriser la situation et des tactiques fondées sur la gestion locale de l'aléa. Cette dynamique détermine un statu quo hyper-tendu, où chaque acteur négocie la menace sans déclencher de rupture (Levasseur 2024). Ce qui émerge, dès lors, est une propension à la programmation qui, favorisée par les développements technologiques les plus récents, vise à convertir l'imprévisible en reproductible. Néanmoins, en parallèle, une tendance à l'imprévisible se manifeste également, celle-ci étant conçue comme une tentative d'échapper au contrôle imposé par la programmation (Sedda 2025). En combinant des contributions théoriques, méthodologiques et des études de cas, ce panel entend, ainsi, dresser un bilan des configurations où tactiques et stratégies s'articulent face à l'indétermination, notamment dans le cadre d'une sociosémiotique du risque. Parmi les pistes proposées : organisation du travail, transition écologique, politiques publiques, conflits armés, sécurité et gestion des crises, systèmes hybrides, cultures numériques.
Bibliographie :
BASSO FOSSALI, Pierluigi ; THIBURCE, Julien
2021 « La gestion du risque dans la ville : patterns procéduraux dans les guides d'information et de prévention », Langages, n. 221/1, pp. 75-90. DE CERTEAU, Michel
1980 L'Invention du quotidien. Arts de faire, Paris, Gallimard. LANDOWSKI, Éric
2005 « Les interactions risquées », Nouveaux Actes Sémiotiques, Limoges, PULIM, n. 101-102-103. LEVASSEUR, Hélène
2024 « La figure de “l'impasse mexicaine” comme micro-représentation », E/C, n. 40, pp. 95-104. LOTMAN, Jurij M.
1992 Kul'tura i vzryv, Moskva, Izdatel'stvo Moskovskogo Universiteta ; trad. fr. L'Explosion et la culture, Limoges, PULIM, 2004.
1984 « Literatura i mifologiya » in Id., Semiosfera, Tartu, Gosudarstvennyj Universitet ; trad. fr. La Sémiosphère, Limoges, PULIM, 1996. LUHMANN, Niklas
1991 Soziologie des Risikos, Berlin, de Gruyter.
1984 Soziale Système : Grundriß einer allgemeinen Theorie, Frankfurt am Main, Suhrkamp ; trad. fr. Systèmes sociaux. Esquisse d'une théorie générale, Laval, Presses de l'Université Laval, 2010. NESI LAMMARDO, Marika
2026 « Fenêtre sur écran. Échelles de présence dans le travail à distance », Actes Sémiotiques, n. 134. SEDDA, Franciscu
2025 L'imprevedibile accade. Vivere e sopravvivere nel XXI secolo, Milano, Bompiani. WOLFE, Cary
2010 What Is Posthumanism ?, Minneapolis, University of Minnesota Press. ZILBERBERG, Claude
2006 Éléments de grammaire tensive, Limoges, Pulim.
12. Proposition de panel: "Indétermination, imprévisibilité et neutre dans les formes de la sérialité télévisuelle contemporaine"
Giorgio Grignaffini, Federico Montanari et Nicola Dusi
Abstract :
Ce panel vise à rassembler des propositions de communication consacrées aux formes de la sérialité télévisuelle contemporaine, depuis les définitions désormais classiques de Complex TV (Mittell) jusqu'aux approches théoriques plus récentes qui envisagent la sérialité comme un paradigme culturel et sémiotique dans sa globalité (Laugier). L'attention portera plus particulièrement sur les catégories d'indétermination, d'imprévisibilité et de neutre, analysées dans leurs implications narratives, discursives et axiologiques. Une première piste de recherche concerne précisément la question du neutre : le neutre est-il possible dans le récit sériel télévisuel ? Autrement dit, peut-on suspendre ou neutraliser les polarisations axiologiques et narratives qui structurent traditionnellement le récit (bien/mal, ordre/chaos, vie/mort) ? En reprenant Barthes, le neutre peut être défini comme ce qui résiste à la définition et échappe au paradigme, entendu comme « ressort du sens ». Une telle hypothèse apparaît paradoxale si on l'applique aux écosystèmes de la sérialité télévisuelle, fortement orientés vers la production de marques et de valeurs. Pourtant, il est possible d'identifier des mécanismes discursifs – d'ordre aspectuel, rythmique ou figural – susceptibles de produire des effets de neutralisation, concernant des personnages, des environnements ou des paysages.
Cette problématique engage également la question des genres télévisuels, qui reposent par définition sur des logiques de détermination et de marquage. Existe-t-il cependant des stratégies de neutralisation des marques génériques elles-mêmes ? Des séries comme Breaking Bad, par exemple, mobilisent des codes du western (Dusi) tout en déplaçant les valeurs en jeu vers une zone d'indétermination. Une deuxième piste de recherche concerne les processus traductifs et productifs de la sérialité (Dusi, Grignaffini 2022), entendus comme des parcours d'expansion et de variation contrôlée – du sujet au traitement, puis au scénario, jusqu'aux formes les plus avancées et récentes de traduction de la sérialité, comme dans les jeux vidéo ou dans l'IA – dans lesquels l'indétermination joue un rôle structurel. À ce propos, le panel accueille aussi des contributions portant sur le les organisations internes de la sérialité, comme le cliffhanger, comme dispositif de suspension et d'indétermination, ainsi que sur les dynamiques extra-textuelles liées aux échecs de séries, aux interruptions de production et aux réécritures opérées par les fans, qui rouvrent des possibilités narratives laissées en suspens et produisent de nouvelles formes de détermination. Un autre axe de réflexion porte sur les séries fondées sur des « faits ou des vies réels » (Tchernobyl, The Crown, Papa Francesco), sur lesquelles nous avons déjà commencé à travailler. Des événements historiques uniques, apparemment dépourvus de sens en eux-mêmes, doivent être reconfigurés, pour entrer dans la logique du récit sériel, selon des chaînes causales et des systèmes axiologiques. Le récit sériel apparaît ainsi intrinsèquement déterminant, dans un processus que l'on peut également interpréter en termes d'apophénie narrative. Toutefois, certains personnages ou moments semblent échapper à cette logique : par exemple, le personnage de Legasov dans Tchernobyl peut être interprété comme un « pivot neutre », proche, dans une perspective landowskienne, de l'abandon à l'aléa et à l'accident, jusqu'à la limite du « non-être ».
Bibliographie :
Chevaldonné, Yves, « Intertextualités : jeu vidéo, littérature, cinéma, bande dessinée », Hermes, (n. 62, Pages 115 à 121) : https://shs.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2012-1-page-115?lang=fr.
Dusi, Nicola, Lacalle Charo (eds.) Chernobyl Calling. Narrative, Intermediality and Cultural Memory of a Docu-fiction, Punctum Semiotic Monographs, (Thessaloniki: Hellenic Semiotics Society, 2024).
Dusi, Nicola, Grignaffini, Giorgio, Capire le serie tv. Generi, stili, pratiche (Roma: Carocci, 2020).
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Montanari, F., “History, power, and narrative. Chernobyl is still there” (in: Dusi, Lacalle, 2024).
13. Redéterminations nouvelles : synthèse de corpus et singularité des œuvres
Gian Maria Tore et Yves-Marie Visetti
Abstract :
Regarder, écouter, lire : y voit-on une expérience esthétique où il s'agirait de percevoir, comprendre peut-être, le déploiement expressif d'une œuvre ? ou bien une acquisition de connaissance, au sens que les sémiotiques, et d'autres disciplines voisines, ont tenté de théoriser à travers le concept premier d'immanence, garant de la vérité de leur objet ? En écho à cela, les sciences du langage, et à sa manière l'histoire de l'art, ont voulu se doter d'une rigueur appropriée. Critiquant l'appel – jugé sans méthode – au contexte, ou à la mémoire, elles ont tourné leurs efforts vers la collecte de données mises à un certain format (data), assemblées en corpus, suivant certaines catégories : genres, thèmes, époques, écoles, auteurs, cadres problématiques communs. Les corpus sont vus alors comme des préliminaires à l'analyse et à l'explication. Nous voudrions réfléchir ici à une nouvelle conception critique du corpus ainsi conçu. On se demandera si le corpus ne pourrait pas être une variable bien plus réactive, et moins prévisible, d'une prise de connaissance en cours : ce que l'étude travaille constamment pour varier ses perceptions et ses critères, afin de tester et relancer l'analyse. Il s'agirait de ne pas dissocier l'analyse des œuvres de la synthèse de ces nouveaux matériaux ou espaces, rapprochant et contrastant les œuvres sous de nouveaux aspects échappant aux catégories acquises. Est-ce là sortir de l'immanence ? Et si l'immanence n'était pas dans le corpus, mais dans la problématique ? Et si l'immanence, à l'inverse de toute détermination univoque, fonctionnait par perpétuelle re-détermination ? Et si, corrélativement, l'explication n'était pas seulement constative mais expressive –– un travail du plan même de l'expression qui y fait percevoir de nouvelles déterminations, qui ne trouve donc pas seulement des formes et des valeurs sous-jacentes (« structures »), mais qui est formation et valorisation (« diagrammes ») de ce qu'il devient possible de saisir dans l'œuvre, appréhendée sur un fond désormais plus imprévisible, plus hétérogène. En somme, i) un changement d'extension des corpus n'affecte pas seulement le sens de ce qu'il inclut, mais transforme profondément cette chose même, la modification du corpus étant quantitative et qualitative à la fois (une genèse hétérogène) ; (ii) l'étude est un vrai faire sémiotique, un exercice performatif, entre corpus et œuvre singulière : il s'agit de re-voir les matériaux qui semblaient être donnés, évidents, pour les mettre en variation, en redéterminer le sens et les traits les plus caractéristiques... Permettant ensuite, peut-être, de reposer la question initiale du rapport entre connaissance intradisciplinaire et expérience esthétique des œuvres.
Bibliographie:
N. Batt, Literary Heterogenesis – Diagrammatic Dynamics. The Interplay Between the Virtual and the Actual, Cham, Springer, 2024. G. Châtelet, L'enchantement du virtuel. Mathématique, physique, philosophie (recueil posthume), Paris, Rue d'Ulm, 2016. R. Dekoninck, « Une augmentation consubstantielle à l'œuvre. L'interprétation modélisante de la Madone des Pèlerins du Caravage », Signata, 14, 2023. G. Deleuze, Sur la peinture. Cours mars-juin 1981, Paris, Minuit, 2023. G. Deleuze et F. Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Paris, Minuit, 1980. F. La Mantia, C. Alunni et F. Zalamea, Diagrams and Gestures. Mathematics, philosophy, linguistics, Cham, Springer, 2024. C. Nau, Feuillage. L'art et les puissances du végétal, Paris, Hazan, 2021. D. Piotrowski, Penser la langue. Entre geste et concept, Paris, Matériologiques, à paraître mars 2026. D. Piotrowski et Y.-M. Visetti, « La question de la sémiogenèse, entre phénoménologie et sémiotique », in A. Biglari et J.-F. Bordron (dir.), Sémiotique et Philosophie, Paris, Garnier, à paraître 2026. B. Prévost, « Florilège pour un Anti-Narcisse », La part de l'Œil,38, 2024. G. M. Tore, Revoir. Film, expérience, connaissance, Paris, Vrin, 2025. G. M. Tore et Y.-M. Visetti, « Expérience et explication de l'image à l'ère digitale. Une approche critique et utopique des tableaux », Signata, 14, 2023. – « Suivre un motif », intervention au colloque Interroger le visible –– Images qui se répondent. Analyse outillée, IA assistée, ENS Lyon, 20-22 juin 2024. Y.-M. Visetti, « Motifs et imagination sémiolinguistique », in A. Hénault (dir.), Le sens, le sensible, le réel, Paris, Sorbonne Université Presse, 2019, p. 537-563. Intervenants pressentis : Noëlle Batt (littérature et théorie littéraire), Ralph Dekoninck (histoire de l'art et théorie artistique et visuelle), David Piotrowski (épistémologie linguistique), Bertrand Prévost (histoire et philosophie de l'art).
14. The Black Box as a Sandbox: Semiotics and Artificial Intelligence Between Indeterminacy and Predictability
Gabriele Marino, Cristina Voto et Andrea Peressini
Abstract :
This panel proposal is born from a reflection on the contemporary forms of semiotic scientificity, focusing particularly on the need for a self-reflective impulse that questions our practices of discovery, our techniques of investigation, and our regimes of legitimation. We are interested in using generative artificial intelligence (AI), perhaps precisely because of its nature as an inscrutable black box, as a sandbox, a free zone designated for testing – In this case, testing a perspective (semiotics) in confrontation with an object (AI). We argue that a reciprocal “stress test” between semiotics and AI can be used productively: on the one hand, to rein in AI's tendency to generate outcomes that are often anti-humanistic (namely, prone to automatism and probabilism); on the other, to curb within semiotics a certain drift toward anti-scientific unpredictability (namely, the impossibility to reproduce and thus confirm results). In other words, semiotics and AI can offset each other's structural shortcomings, with each serving as an instrument of epistemic control and methodological scrutiny for the other. In the perspective we propose, the automated and impersonal enunciation technologies that characterize generative artificial intelligence become a field of exploration suitable for rethinking the role of semiotics: on the one hand, semiotics can consider integrating AI into its own apparatus; on the other, it can aspire to illuminate some of AI's crucial aspects. The questions, then, are: can AI, even with all its criticalities and dark areas, function as an operational, then heuristic, and perhaps even an epistemic verification tool for our discipline? Can semiotics mitigate certain critical aspects of AI, both upstream (in its design) and downstream (in its outputs)? The panel proposes an inquiry aimed at creating tension between the boundaries of qualitative analysis and algorithmic modeling, between the safe – yet by no means consolatory – harbour of predictability (e.g. analysis carried out in dutiful adherence to method) and the jolt, both destabilizing and exciting, of unpredictability: ambiguity, uncertainty, and categorical doubt. It is by no means guaranteed that the first pole belongs exclusively to human research and the second to the machine, for the most compelling cases appear to force us onto a trajectory that, moving from one to the other, seems to invert gradients and polarities. The objective is to stimulate a discussion on the critical potential of the human sciences in the face of the increasing technification of knowledge, promoting practices of disciplinary crossing that challenge the traditional separations between natural and cultural sciences, field and laboratory, interpretation and calculation. This call aims to catalyze a critical reflection on the intersections between generative artificial intelligence and semiotic methodology. We invite submissions that explore the tension between indeterminacy and determination, as well as between predictability and unpredictability, especially in the context of the interaction between algorithmic technologies and the analytical apparatuses of semiotics. Topics of interest include, but are not limited to: • The semiotic analysis of biases and blind spots in AI-generated outputs.
• The use of AI as a heuristic or epistemological tool for the verification and expansion of semiotic methodology.
• The ethical and socio-cultural implications of predictability and automation in discourse.
• The role of semiotics in mitigating the critical aspects of AI, both in the design phase and in the interpretation of results.
• The exploration of disciplinary crossing practices between the humanities and computation.
Bibliography :
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